Auteur Sujet: La Boétie, discours de la servitude volontaire  (Lu 1101 fois)

funge

  • Carnivorous Salami
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La Boétie, discours de la servitude volontaire « le: janvier 13, 2015, 10:27:21 am »
Un texte magnifique, écrit au XVI ème siècle, 1548, retranscrit en français moderne, qui a le pouvoir de balayer autant les impostures fascistes que l'ordre capitaliste, la porte de sortie du chantage politique national du pour ou contre charlie brown de snoopy.

L'auteur ne se demande pas si les peuples sont asservis ou non par tel ou tel régime, il se demande plutôt comment cela est possible

http://www.singulier.eu/textes/reference/texte/pdf/servitude.pdf

Çà fait une vingtaine de pages. Un extrait du début:

""

Ce qu’il y a de clair et d’évident, que personne ne peut ignorer, c’est
que la nature, [...] gouvernante des hommes, nous a tous créés et coulés en quelque
sorte dans le même moule, pour nous montrer que nous sommes tous égaux, ou plutôt frères. Et si,
dans le partage qu’elle a fait de ses dons, elle a prodigué quelques avantages de corps ou d’esprit
aux uns plus qu’aux autres, elle n’a cependant pas voulu nous mettre en ce monde comme sur un
champ de bataille, et n’a pas envoyé ici bas les plus forts ou les plus adroits comme des brigands
armés dans une forêt pour y malmener les plus faibles.

Croyons plutôt qu’en faisant ainsi des parts plus grandes aux uns, plus petites aux autres, elle a voulu faire naître en eux l’affection fraternelle et les mettre à même de la pratiquer, puisque les uns ont la puissance de porter secours tandis que
les autres ont besoin d’en recevoir.

Donc, puisque cette bonne mère nous a donné à tous toute la terre pour demeure, puisqu’elle nous a tous logés dans la même maison, nous a tous formés sur le même modèle afin que chacun pût se regarder et quasiment se reconnaître dans l’autre comme dans un miroir, puisqu’elle nous a fait à tous ce beau présent de la voix et de la parole pour mieux
nous rencontrer et fraterniser et pour produire, par la communication et l’échange de nos pensées, la communion de nos volontés ; puisqu’elle a cherché par tous les moyens à faire et à resserrer le noeud de notre alliance, de notre société, puisqu’elle a montré en toutes choses qu’elle ne nous voulait pas seulement unis, mais tel un seul être, comment douter alors que nous ne soyons tous
naturellement libres, puisque nous sommes tous égaux ?  Il ne peut entrer dans l’esprit de personne que la nature ait mis
quiconque en servitude, puisqu’elle nous a tous mis en compagnie.

[...]

Il y a trois sortes de tyrans.
Les uns règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par
succession de race. Ceux qui ont acquis le pouvoir par le droit de la guerre s’y
comportent on le sait et le dit fort justement comme en pays conquis.

Ceux qui naissent rois, en général, ne sont guère meilleurs. Nés et nourris au sein de la tyrannie, ils sucent avec le lait le naturel du
tyran et ils regardent les peuples qui leur sont soumis comme leurs serfs héréditaires. Selon leur penchant dominant — avares ou prodigues — ils usent du royaume comme de leur héritage.

Quant à celui qui tient son pouvoir du peuple, il semble qu’il devrait être plus supportable ; il le serait, je
crois, si dès qu’il se voit élevé au dessus de tous les autres, flatté par je ne sais quoi qu’on appelle
grandeur, il décidait de n’en plus bouger. Il considère presque toujours la puissance que le peuple
lui a léguée comme devant être transmise à ses enfants. Or dès que ceux-ci ont adapté cette opinion,
il est étrange de voir combien ils surpassent en toutes sortes de vices, et même en cruautés, tous
les autres tyrans. Ils ne trouvent pas meilleur moyen pour assurer leur nouvelle tyrannie que de
renforcer la servitude et d’écarter si bien les idées de liberté de l’esprit de leurs sujets que, pour
récent qu’en soit le souvenir, il s’efface bientôt de leur mémoire.


Pour dire vrai, je vois bien entre ces tyrans quelques différences, mais de choix, je n’en vois pas : car s’ils arrivent au trône par des
moyens divers, leur manière de règne est toujours à peu près la même. Ceux qui sont élus par le
peuple le traitent comme un taureau à dompter, les conquérants comme leur proie, les successeurs
comme un troupeau d’esclaves qui leur appartient par nature. ""

 


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